A travers la fenêtre, elle passa son corps long et anguleux. Lentement, elle enjamba le bas de la fenêtre comme pour rejoindre cette étendue verte pleine de vie et d’espoir. Le temps d’une absence,
elle avait fait ce geste qu’on aurait pu croire suicidaire. Et s’était assise calmement.
Sa silhouette se dessinait si nettement dans cette fenêtre immense qu’on aurait pu la peindre comme une ombre chinoise dans l’émeute des lumières du jardin.
C’est dans ce jardin qu’elle avait eu les plus grandes émotions de son enfance. Et c’est là qu’elle aimait à se retrouver . C’est pour renouer avec le plus clair visage d’elle-même, qu’elle
s’asseyait inlassablement sur cette fenêtre, face à cette tendresse que lui offrait alors la nature. C’était là et surtout là que se produisait pour elle la magie de se sentir à nouveau en
connexion avec la terre, avec ses racines, avec elle-même tout simplement. Peut-être était ce l’image de ce sapin, qui ne lui appartenait pourtant pas, mais qui immuablement attaché à ce jardin,
lui procurait cette énergie intérieure bâtisseuse.
C’était pour cette voyageuse intrépide qui s’ennivrait de l'inlassable tourment de ses escapades, un moment nécessaire; comme le ying a besoin du yang, son être avait besoin de partir pour
s’enraciner, de s’enraciner pour partir.
En regardant cette scène de nature, elle disait souvent : “Voici un arbre, voici la vie, voici mes yeux”.
Son père ne comprenait pas. Lui, qui, employé dans une entreprise de la ville voisine depuis plus de 30 ans, n’avait jamais quitté son pays natal. Il ne percevait pas la philosophie empreinte de
liberté et d’attachement à la fois, de sa fille bien-aimée. Il ne comprenait pas mais la voyait toujours “revenir au nid” comme il disait. Et pour lui, c’est tout ce qui comptait.
Un jour, cependant, il lui demanda pourquoi elle, qui parcourait le monde et photographiait des choses sûrement mille fois plus belles, était tant attachée à regarder cet arbre durant des
heures.
Elle lui sourit,…et lui répondit en l’embrassant :
“C’est pour ne pas oublier quel a été mon premier vrai regard sur le monde. C’est simplement pour ça, mon beau papa.”